Chapitre Un
_____Je jaugeai la salle d'un regard atterré, notant les clients affalés sur le comptoir et les sièges en faux cuir sinistres, sans m'arrêter sur la bonne femme qui piaffait devant moi.
_____« Caalme, Bella, ça fait juste deux heures que tu travailles... Ne commence à fixer l'horloge qu'à 8h30, sinon Eric le prendra mal... » susurra une petite voix intérieure.
_____- Mademoiselle ? m'apostropha-t-on. Ma commande !
_____J'avais horreur des cafés. Et des muffins. Et des crétins guillerets qui carburaient aux cafés et aux muffins. Mon éc½urement égalait en intensité la haine que je vouais au Coach Clapp, mon prof de gym, qui ne jurait que par le cheval d'arçons.
_____Comble de la poisse, les clients qui fréquentaient le café Les Vacances Pluvieuses, en français s'il vous plaît, adoraient le café et les muffins, et tous rivalisaient d'entrain.
_____Les Vacances Pluvieuses. Bonne chance pour trouver un nom plus ridicule. Il était difficile de faire pire. Je jetai un regard morne aux vitres de l'établissement, crasseuses et détrempées, et grognai. « À croire qu'on a érigé ce nom spécialement pour toi... »
_____Mais avec la menace de Charlie, je me résolus à puiser, au tréfonds de mon pauvre c½ur une miette de reconnaissance envers Eric Yorkie, le bon vieux boutonneux du club d'échec, qui m'avait dégoté ce petit boulot.La promesse de mon père, autrement dit son idée de me faire bosser douze heures par jour au poste de police, m'emplissait des plus grandes craintes possibles. Voilà que je sombrais dans le mélodrame.
_____- Aïeeeeeuh ! gémis-je en m'écartant brusquement de la machine à expressos.
_____Je me précipitai vers l'évier et laissai l'eau fraîche dégouliner sur mon bras endolori. Depuis mon arrivée à six heures tapantes, je m'étais déjà brûlé trois fois le coude. Une miette de reconnaissance ? Une goutte de venin, plutôt !
_____La femme ne glapit qu'un bref « merci » lorsque je lui tendis - de mon bras valide - sa commande. L'homme qui suivait me lança un regard givré, insensible à ma douleur.
_____J'allais tuer Yorkie...
_____« Ça t'apprendra, à élaborer des métaphores culinaires, au lieu de bosser ! » grogna la petite voix dans ma tête.
_____- Bella ? Ça va ? Accident de métier ? Ça arrive tout le temps. Ne t'inquiète pas, tu vas bientôt prendre le coup de main !
_____Tout en débitant son petit speech, Eric se matérialisa à mes côtés. Sa tignasse aussi noire qu'une nappe de pétrole masquait, pile au bon angle, la file d'attente qui commençait à s'allonger de l'autre côté du comptoir.
_____- Génial, marmottai-je. Que j'ai hâte !
_____« Après les métaphores... les antiphrases ! » Oh, la petite voix, n'en rajoute pas !
_____Voilà à quoi j'étais réduite. Supporter les commentaires lourds en postillons de Yorkie et ceux, insupportables et incontrôlables, de mon subconscient. Le tout en servant des muffins dans un café miteux ; serveuse pendant les grandes vacances à Forks.
_____Je soupirai.
_____« Arrête de geindre ». Ouais, bon, c'est vrai, la situation aurait pu être pire. Si la chance ne m'avait pas « souri », je me serais retrouvée dans une bagnole de flic, rendue sourde par le bruit des gyrophares. Au moins, aux Vacances Pluvieuses, le seul bruit dérangeant qui me parvenait était le « ching ! » de la caisse.
_____Planté au milieu de Forks, entre l'unique boutique de fringues et le magasin de pêche, le café était immanquable. Toutes ces pauvres ados en manque de vêtements s'y retrouvaient, de même que les vieux loubards entre deux parties de chasse au poisson.
_____Il fallait tout de même avouer que l'enseigne lumineuse - en forme de tasse, je tenais à préciser -, qui jurait furieusement avec la couche nuageuse, y était pour beaucoup.
_____Eric me tendit un moka triple quelque chose.
_____- Je te remplace au bar. Tiens, va donner ça au mec des affiches.
_____Je plaquai un sourire crispé sur mon visage et me dirigeai vers le type en question.
_____- Je vous souhaite une bonne journée, monsieur ! modulai-je.
_____Je posai le triple machin sur le guéridon. Le client renifla la tasse, l'inspecta comme s'il avait eu un poisson mort sous le nez. Okay...
_____- C'est pas comme ça que je le veux. Je l'ai demandé frappé, aboya-t-il. Et je le veux frappé. Soit vous faites votre boulot, soit vous dégagez.
_____C'était moi qui allais le frapper ! « Reste zen » m'exhorta la petite voix. « Le pauvre a peut-être un cancer, sa femme une tuberculose, et son fils une leucémie. Huuum, tout compte fait, ça fait un peu beaucoup. Juste le cancer, alors. Et puis tu me diras, vu comment il pue la clope... Alors sois gentille avec ce pauvre gars, hein, Bella ? »
_____- Voilà, monsieur, claironna Yorkie en apparaissant derrière moi, une autre tasse à la main - en tout point semblable à la première. Excusez la demoiselle, elle est nouvelle.
_____Il me gratifia d'une tape sur le sommet du crâne. L'autre se contenta de grognasser. Les dents serrées, je m'éclipsai rapidement, attrapai mon patron par le col de sa chemise et le soulevai de terre, bien qu'il me dépasse d'une demi tête.
_____- Pourquoi tu rejettes la faute sur moi ?! C'est toi qui m'as filé la commande ! T'es le chef ; assume ! Accuse pas « la demoiselle » !
_____Eric désigna de la tête un type à l'air loufoque qui gribouillait sur une feuille de papier, des posters à ses pieds.
_____- Pas l'homme au costard ! L'homme aux affiches, soupira-t-il, m'expédiant son haleine putride.
_____- ...
_____- T'inquiète, t'inquiète ! Tu vas t'habituer !
_____- Je démissionne.
_____- Ton premier jour ?! Et ton père ?
_____Je lui jetai un regard assassin.
_____- Premier, dernier, c'est du pareil au même. T'avise pas de prévenir le chef Swan à ma place.
_____Maudissant Charlie de tous les noms, j'arrachai les liens de mon tablier maculé de taches, au slogan prometteur : SERVEUR A FORKS, METIER D'AVENIR. Au diable l'argent, mon géniteur, mes vacances. Je fourrai l'infâme uniforme dans les mains d'un Eric dubitatif.
_____Je virevoltai déjà vers le comptoir, histoire de récupérer mes affaires, lorsqu'un chuchotement - très peu discret - résonna.
_____- Attends ! Tu vois ce que je vois ! C'est les Cullen ! Aaaaahhhh !!
_____- Les Culleeeennn ? Naaaaaaan pas possiiiible !
_____- Siiii !!
_____Le tout paré d'un applaudissement de Yorkie.
_____- Ouh là..., murmurai-je.
_____Cullen. Certainement le nom de famille le plus connu de tout Forks High School. J'avais beau fraîchement débarquer d'Arizona, je connaissais déjà la réputation de la famille. Nom tant susurré, psalmodié, loué, hurlé. Tant de fantasmes. La majeure partie des élèves leur vouait un culte.
_____Alors que la porte d'entrée n'avait même pas encore claqué, tous les regards convergèrent dans la même direction. Je sursautai, non sans éprouver un picotement agréable dans mes paumes et suivis le mouvement. Je repoussai mes mèches ternes de mon front, et pirouettai vers les nouveaux venus.
_____Les cinq pénétrèrent dans la salle, insensibles au silence majestueux - ou alors ils avaient l'habitude.
_____Des dieux grecs - comme si Michel Ange avait sculpté cinq David. Toutes les bouches s'ouvrirent béant, les yeux s'écarquillèrent, rendant un hommage muet aux ados. « Cinq mannequins envahissent un établissement ringard qui sent la caféine ; trouve l'erreur. Oh. My. God » J'étais bien d'accord avec la petite voix, ce coup-ci.
_____Je les couvai des yeux lorsqu'ils s'assirent à une table du fond. Tous les spectateurs - moi, y compris - béâmes d'émerveillement lorsque l'un deux claqua des doigts. Ils réquisitionnaient un serveur. Ou une serveuse.
_____« Tu pourrais m'expliquer ce que tu fiches encore ici ?! »
_____Girouette dans toute sa splendeur, je tournoyai vers Eric et lui repris le tablier des pattes. Je le nouai d'un mouvement prompt. Une seconde plus tard, j'étais devant leur table, sous le regard stupéfait du patron.
_____Le sourire crispé refit son apparition. Il m'était impossible d'avoir des réactions dites « normales » en leur présence. Les battements de mon c½ur s'accéléraient, mes paumes devenaient moites. C'était impensable que je réussisse à saluer ces icônes de beauté comme si nous étions amis.
_____Je leur offris un regard circulaire, comme faisaient toutes les serveuses - du moins, celles dans les films - mais tachai de ne pas croiser leurs prunelles. Leur même front d'albâtre se plissa lorsqu'ils me virent. « Ils se rappellent de ta tête mais n'arrivent pas à mettre un nom sur la personne ; typique ! »
_____Enfin bon, en même temps, je ne devais pas ressembler à grand-chose avec mon tablier crasseux et ma crinière hirsute.
_____- B-bonjour ! lâchai-je. Bienvenue au café Les Vacances Pluvieuses. Que désirez-vous commander ?
_____Alice, celle dont tout le monde copiait la garde-robe, abattit son poing sur la table. Jasper, son tendre et cher, caressait les cheveux ébouriffés qui lui conféraient l'allure d'un lutin.
_____- Mais si bien sûr ! Tu es Isabella Swan d'Arizona ! C'est TOI qui es arrivée en fin d'année ! Je partageais ton cours de sport ! Je m'en rappelle ! Tu étais celle qui n'arrêtait pas de tomber !
_____- ... Euh, juste Bella.
_____« On l'assomme tout de suite ou on attend qu'elle commande ? » J'étais d'une maladresse exécrable, et nulle en gym de surcroît. Mes prouesses avaient valu plusieurs fous rires à mes condisciples.
_____Je grinçai des dents lorsque Emmett, le géant qui devait avoir des ours parmi ses ancêtres, éclata d'un rire sonore.
_____- Alors c'était toi ?!
_____La grande blonde me lança un coup d'½il méfiant. Emmett se contenta de resserrer sa prise sur les hanches de sa petite amie. Rosalie Hale. Blonde aux yeux bleus, jambes interminables, mannequin quand elle le voulait. Elle eut un petit sourire satisfait avant de rejeter son opulente chevelure en arrière.
_____- Tu es serveuse ici ? enchaîna Alice, ses yeux pétillant de malice.
_____Jasper secoua pesamment la tête pour dégager une mèche blonde tombée devant son visage. Il dégageait un charisme auquel personne n'était insensible.
_____« Autant pousser le mélodrame. Joue la pauvre fille défavorisée qui a besoin d'argent pour se payer un loyer. Sors que tes parents te persécutent ! Invente ! »
_____- Hélas, me contentai-je de répondre d'un ton lugubre.
_____Le rire étouffé du mec le plus désirable de la tablée me parvint. Mes iris croisèrent deux pupilles d'un émeraude troublant. Accoudé contre la fenêtre, ses cheveux de bronze dissimulant son front diaphane, Edward me fixa.
_____« Wouah.»
_____- Ça a l'air de te plaire, en tout cas, railla-t-il.
_____Mon c½ur se serra à la vue de son sourire en coin. Eh oui, pauvre Bella. Pauvre petite adolescente. Petite idiote tombée amoureuse de l'Adonis le plus inaccessible qui soit. J'étais malheureusement victime de son attraction depuis le jour où il m'avait souhaité « Bienvenue à Forks ». Le premier, quoi.
_____Mais Edward Cullen, en plus d'être une bombe sexuelle, était aussi le mec le plus populaire de la ville. Il était déjà sorti avec quasiment toutes les filles du lycée - plus quelques adultes. Il était moqueur, « je-m'en-foutiste », mais lorsqu'on était pris dans l'abyme de ses prunelles, impossible d'en sortir. On y plongeait, on y restait.
_____- N-non, en effet, balbutiai-je en me sentant rougir.
_____Son sourire de tombeur s'agrandit encore plus. Il savait assurément que je craquais sur lui - c'était indéniable. Le regard d'Alice fit la navette entre nous deux, avant que ses lèvres ne dévoilent ses dents.
_____- Eh, là ! Tu pourrais nous servir ? m'interpella Rosalie.
_____- ... Oh ! Euuh, si bien sûr ! Excusez-moi ! Donc ; que désirez-vous boire ?
_____- Un bon vieux café, décida Emmett. Bien serré.
_____- Un moka pour moi, annonça la grande blonde avec dédain. Les cernes ne sont pas bons pour mon teint.
_____- Un déca, intervint Alice. Et toi, mon chéri ?
_____Jasper secoua le menton.
_____- Rien pour moi, merci.
_____- Et un expresso, termina Edward en hochant la tête.
_____« Café serré, moka, déca, expresso... Répète ! C'est le coup à surtout pas oublier ! »
_____Réitérant la commande dans mon esprit, je fis demi-tour et rejoignis Eric. Tandis que j'apercevais l'air goguenard de mon patron, le sublime ténor d'Edward retentit une nouvelle fois.
_____- Eh, Bella ! me héla-t-il.
_____- Quoi ? pivotai-je, provoquant les regards incendiaires de toutes les filles de salle.
_____Il sourit de toutes ses dents. Je sentis mes joues se colorer. Il le faisait exprès ou quoi ? « Cherche pas ! Il a tellement pris l'habitude d'allumer les gens qu'il le fait sans réfléchir ! »
_____- Tu nous rajoutes des muffins avec les cafés ?
_____Et d'un coup, j'adorai les muffins. J'adorai les cafés. J'adorai cette journée pluvieuse. Et surtout, j'adorai les ados aux cheveux bronze, beaux comme des dieux, qui adoraient les muffins et les cafés. Edward Cullen m'avait souri. A moi et à pas toutes les groupies de la pièce.
_____« Wouah. Tu l'as dit. »